Oscar FIGUEROA : Les assassinats de dirigeants syndicaux se poursuivent en Colombie

Oscar FIGUEROA

Oscar Figueroa, représentant du syndicat Simtraemcali auprès du Bureau International du Travail revient de Genève où il a rencontré les responsables du Comité des Libertés syndicales, le Conseil d’Administration de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) et plusieurs dirigeants syndicaux du monde.

Oscar Figueroa était le responsable de la Commission des Droits de l’Homme du Syndicat « Simtraemcali ». Menacé de mort, il a dû quitter son pays en 2006. Notre Fonds d’Urgence a facilité son voyage et celui de sa famille et leur installation à Lyon. Il est adhérent d’Agir Ensemble pour les Droits de l’Homme.

 

Peux-tu préciser les raisons pour lesquelles tu as quitté la Colombie en 2006 ?

Je travaillais dans l’entreprise « Emcali » à Cali. C’est une entreprise qui fournit des services de base à la population : eau, électricité, téléphone, traitement des eaux usées. En 1998 le gouvernement a décidé de la privatiser. Le syndicat s’y est opposé parce qu’il se doutait que la privatisation entraînerait des licenciements et, surtout, parce qu’il craignait l’arrêt des investissements d’Emcali dans les services sociaux de la ville. En effet, une partie des bénéfices de l’entreprise est investie dans les quartiers pauvres pour les écoles, les hôpitaux et la voirie. La répression s’est abattue sur nous en 2004. La direction a procédé au licenciement de 51 syndicalistes dont 6 responsables. Elle a monté des procès où nous étions accusés de participation aux guérillas (FARC et ELN). J’ai moi-même été arrêté, jugé, condamné et détenu trois mois avant d’être acquitté en appel.

Dans le même temps, les paramilitaires ont assassiné 30 de nos adhérents. Quand les menaces sont devenues précises sur moi-même, je me suis résolu à quitter le pays, comme plusieurs autres camarades.

 

Après l’élection à la Présidence de la République de Juan Manuel Santos en 2010, la situation a-t-elle évolué ?

Il n’y a eu aucun changement concernant le respect des droits de l’Homme. Il faut rappeler que Santos était ministre de la défense dans le gouvernement Uribe. C’est sous sa responsabilité qu’est apparu le phénomène des « faux positifs » : l’armée recrutait des jeunes des quartiers populaires avec de fausses promesses d’offre de travail, les assassinait et après les avoir revêtus d’uniforme de guérilleros, annonçait leur mort au combat. Selon l’ONU, 1 800 jeunes auraient été victimes entre 2007 et 2009. De nombreuses plaintes ont été déposées par leurs mères.

Aujourd’hui, Santos continue à contrarier les enquêtes concernant les fosses communes découvertes dans plusieurs régions du pays, certaines contenant jusqu’à 2 000 corps, comme à la Macarena (département du Meta). De telles fosses, dans des régions non concernées par les guérillas, supposent la mobilisation de moyens matériels et humains importants. Cela suggère l’établissement d’un plan effrayant, d’un crime d’Etat.

Dans le domaine syndical, la Colombie reste le pays où le nombre d’assassinats de syndicalistes est le plus important (55% des syndicalistes assassinés dans le monde sont colombiens). Le 31 mai 2011, Carlos Castro, un technicien syndicaliste a été assassiné à Cali sur le trajet de son travail. Deux jours plus tard, Maître Hernan Dario Escobar, avocat du syndicat et ancien élu de Cali, est mort des suites de ses blessures, lors d’un guet-apens où plusieurs hommes avaient tiré sur lui.

 

Cependant, les groupes paramilitaires ont été dissous et plusieurs de leurs dirigeants emprisonnés…

Il est vrai que dans le cadre du Plan National de démobilisation, plusieurs groupes ont déposé les armes. De nombreux paramilitaires ont bénéficié d’un emploi. Certains dirigeants ont été extradés vers les Etats-Unis dans le cadre d’une négociation avec la justice américaine : ils bénéficieraient d’une réduction de peine s’ils acceptaient de collaborer au démantèlement des réseaux du trafic de cocaïne. Malgré la protestation officielle de la Cour Suprême de Colombie, ces dirigeants ne seront pas poursuivis pour les crimes commis dans le pays. D’autres ont été emprisonnés en Colombie où ils bénéficient de conditions privilégiées leur permettant de continuer à diriger les nouveaux groupes de paramilitaires regroupés sous le nom de « Aguilas Negras » (Aigles Noirs). Il y aurait aujourd’hui 22 000 paramilitaires.

 

Sur le plan du respect du droit du travail, la Colombie a signé les conventions 87 et 98 de l’Organisation Internationale du Travail. Des actions en justice ont-elles été conduites pour qu’elles soient respectées ?

La justice colombienne s’est prononcée mais l’Etat colombien ne respecte pas sa signature. Ainsi le Conseil d’Etat a dit que les licenciements de 2004 étaient illégaux et les juges ont ordonné la réintégration des syndicalistes.

L’Organisation Internationale du Travail a estimé que ces licenciements étaient arbitraires et violaient le droit syndical. L’OIT a demandé au gouvernement d’intervenir pour que les syndicalistes soient réintégrés. Le gouvernement est resté inactif.

 

Dans un tel contexte où les militants syndicaux s’exposent à un danger de mort comment expliquer que le mouvement syndical conserve force et motivation, à Cali et ailleurs ?

Nous voulons vivre dans un pays où la vie de tous les Colombiens sera respectée, où les droits à la santé, à l’éducation, au logement seront reconnus et effectifs. Tout assassinat d’un citoyen est une perte énorme, irréparable pour le pays. Cela doit cesser. Nous voulons construire un pays où nos enfants pourront s’épanouir, où ils ne seront plus victimes d’un conflit qui les dépasse, où ils ne seront pas tentés à l’adolescence de rejoindre un groupe armé dont ils ne savent ni l’origine, ni l’objectif final.

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