Interview de Jean-Baptiste NIYIZURUGERO, Responsable du Programme Afrique de l’Association pour la Prévention de la Torture à Genève; Vice-Président du Comité pour la Prévention de la Torture en Afrique; membre du Conseil d’Administration d'AEDH

 

COUPE JBN July 2018 (2)

— « Animé par le respect de la dignité humaine, j’ai changé de carrière pour faire des droits de l’Homme une profession. » —

AEDH : Pourriez-vous nous parler de votre engagement pour les droits de l’Homme et de votre parcours professionnel ?

Jean-Baptiste NIYIZURUGERO :

J’ai grandi dans un milieu marqué par les valeurs de solidarité et de respect de l’autre. Cela m’a poussé à orienter mon choix professionnel vers le domaine judiciaire et à prendre conscience des injustices pour apporter ma contribution à l’amélioration des choses. C’est ainsi que je me suis engagé dans les associations de défense des droits de l’Homme au Rwanda au début des années 90. La guerre entre le Front Patriotique Rwandais (FPR) et le gouvernement en place avait généré des tensions et violations graves des droits de l’Homme. Interpelé, j’adhérais à l’Association pour la défense des droits de l’Homme et des Libertés publiques (ADL), pour contribuer à la paix et la tolérance.
Sur le plan professionnel, après mes études j’ai travaillé comme greffier à la Cour d’Appel puis  comme juge au Tribunal de Grande Instance de Kigali pendant 14 ans. Toujours animé par le respect de la dignité humaine, j’ai changé de carrière pour faire des droits de l’Homme une profession. En 1995 je me suis inscrit en Master de Droits de l’Homme à l’Institut des Droits de l’Homme de Lyon que j’ai complété par un Master en Relations Internationales à l’Université Lyon 3. En 1999 j’ai rejoint l’APT en tant que Responsable du Programme Afrique.

AEDH : Quels sont les principaux enjeux sur lesquels l'APT travaille aujourd'hui et plus particulièrement ceux du programme Afrique, dont vous êtes le responsable ?

J-BN : L’APT  a pour mission de contribuer à la prévention de la torture et au respect de la dignité humaine. Elle travaille sur l'analyse des problèmes, des risques principaux de torture, de mauvais traitements et les  changements nécessaires pour les résoudre. Elle a trois stratégies :
- Renforcer le cadre juridique et politique pour l'existence d'un cadre juridique adéquat d’interdiction et de prévention de la torture, mis en œuvre surtout au niveau national.

- Améliorer les pratiques de détention, pour réduire le risque de torture et renforcer la protection des personnes privées de liberté.
 
- Renforcer le contrôle public de la détention avec une transparence  dans les lieux de détention et l'application du Protocole facultatif à la Convention des Nations Unies contre la Torture (OPCAT).

En Afrique, le focus de notre travail est la mise en œuvre de l’OPCAT même si cela s'avère être lent et compliqué. Un autre enjeu est le renforcement des droits des personnes dans les premières heures suivant l’arrestation. Toute personne en garde à vue devrait pouvoir bénéficier de garanties fondamentales telles que le droit à un avocat, le droit de consulter un médecin, ou celui de notifier un parent ou un proche de son arrestation, ce qui réduit les risques de torture, de mauvais traitements ou encore de disparitions forcées.

AEDH : Cela fait 20 ans que vous travaillez à l'APT, quels ont été, selon vous, les résultats les plus encourageants en matière de prévention de la torture ?

J-BN : La prévention de la torture est un travail sur le long terme et  les résultats sont difficilement quantifiables mais certaines avancées existent. Sur le plan international, l’adoption de l’OPCAT est à saluer. Il est encourageant de voir  qu’il existe aujourd’hui des institutions créées en vertu de l’OPCAT pour jouer le rôle de MNP, tel le Contrôleur Général des Lieux de Privation de Liberté (CGLPL ) en France.
Au niveau régional, je peux parler des Lignes directrices de Robben Island pour la prohibition et la prévention de la torture en Afrique, adoptées par la Commission Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples (CADHP), à l’initiative de l’APT en 2002. En 2004, sur proposition de l’APT fut créé le Comité pour la prévention de la torture en Afrique (CPTA) dont je suis Vice-Président. Grâce aux Lignes directrices de Robben Island et au travail du CPTA, la torture a, à un certain degré, cessé d’être une question tabou et hautement politique. Elle fait maintenant partie du débat public. Un certain nombre de pays ont également fait des réformes encourageantes. Par exemple, le nombre de pays ayant incriminé la torture pour en faire une infraction spécifique a augmenté ces dernières années.

AEDH : Vous êtes également administrateur au sein du Conseil d'Administration d’AEDH, pouvez-vous expliquer les choix de votre engagement ?

J-BN : Je connais AEDH depuis 1993. Face à la situation de violations massives des droits de l’Homme, la société civile rwandaise désemparée alerta la communauté internationale en demandant une mission internationale d’enquête. Celle-ci, dirigée par la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH), fut menée en  1993. AEDH était parmi les organisations qui l’ont soutenue. Quand je suis arrivé à Lyon, j’ai pu établir un lien direct puis j’ai travaillé avec AEDH de façon plus formelle et institutionnelle lorsque j’ai rejoint l’APT. Il existe aujourd’hui un partenariat privilégié entre les deux organisations. L’intégration du Conseil d’Administration est donc une continuité de cette relation de longue date.

 

*Depuis l’interview réalisée en juin, Jean-Baptiste Niyizurugero a quitté l’APT et est  expert consultant indépendant en droits humains et administration de la justice.

 


                 

 

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