Escalade de la violence dans les régions anglophones du Cameroun

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Depuis la création d’un Etat fédéral en 1961, le Cameroun se disait un pays unifié. Pourtant, dès les années 1980, les 20% de camerounais d’origine anglophone ressentent une marginalisation politique, économique et sociale. En effet, de trop nombreuses mesures du gouvernement paraissent détachées de la réalité vécue par les populations anglophones, et sonnent comme une volonté de ne pas reconnaitre la spécificité de ces populations du Sud-ouest et du Nord-ouest.

Fin 2016, des enseignants, avocats et étudiants manifestent pacifiquement et organisent des grèves en signe de protestation. Les mesures qu’ils dénoncent sont notamment l’envoi en zone anglophone d’enseignants ne maitrisant pas la langue anglaise, l’absence de représentation anglophone en politique, ou encore la non prise en compte du système de la Common Law dans les tribunaux du pays. Depuis, le gouvernement de Paul Biya intensifie la répression : Internet est coupé pendant plusieurs mois en 2017, des manifestants pacifiques sont arrêtés ou tués. La « crise anglophone » qui avait commencé comme une protestation sectorielle, est devenue, face à la réponse du gouvernement, un soulèvement armé. Les boycotts et les opérations « villes mortes » n’ayant pas suscité de réactions considérées comme suffisantes, les voix modérées s’essoufflent peu à peu et les groupes séparatistes armés prennent le dessus. C’est alors que les régions du Sud-ouest et du Nord-ouest s’embourbent dans la violence : l’Etat militarise de plus en plus la zone anglophone, et les séparatistes attaquent désormais la population civile, au sein même des populations anglophones… Face à cette insécurité grandissante, les habitants de nombreux villages ont du se déplacer dans la forêt ou dans les villes voisines.

Selon le Bureau des Nations-Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), plus de 20 000 personnes sont déjà réfugiées au Nigéria, et plus de 115 000 camerounais sont maintenant des déplacés internes dans leur propre pays, la situation fait craindre une guerre civile aux défenseurs des droits humains. Pour l’éviter, il est impératif que soit conduit un véritable dialogue entre les leaders séparatistes et le gouvernement de Paul Biya, notamment sur la question de la forme de l’Etat et de l’inclusion des minorités, puisque la forme centralisée a montré ses failles. Récemment, la Commission Nationale pour la Promotion du Bilinguisme et du Multiculturalisme (CNPBM), créée par M. Biya début 2017, a publié des recommandations pour la résolution de la crise, dont le fédéralisme, ce qui est inédit. Reste à voir si cela lancera enfin le débat, qui restait tabou jusqu’ici.

En attendant, le gouvernement camerounais a déposé fin juin un projet de prorogation du mandat des députés afin « d’éviter l’enchevêtrement des opérations électorales » (ndlr : 4 élections étaient originellement prévues en 2018). L’élection législative devait se tenir en octobre 2018 et sera donc repoussée d’une année, ce qui est possible car cette mesure est prévue par la Constitution « en cas de crise grave ». Selon l’ONG Un Monde Avenir, les élections ne pouvaient aucunement être libres, justes et démocratiques dans de telles conditions d’insécurité, mais en cas de report, il est important que cela soit justifié de manière honnête, c’est-à-dire en reconnaissant officiellement que le pays traverse actuellement une telle crise.

Anne-Claire Sorne

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